___Lia essaya de savoir si elle avait mal, mais elle réalisa qu'elle ne ressentait rien. Et elle ne voyait rien non plus. Pourtant la lumière blanche ne l'éblouissait pas, elle n'avait même pas besoin de plisser les yeux pour la supporter, mais peut-être était-ce seulement parce qu'elle ne pouvait plus sentir la douleur ? Toujours est-il que la lumière cachait tout le reste. Et elle n'entendait rien non plus. Il n'y avait qu'un silence profond, un silence comme elle n'en avait jamais connu de tel. Elle n'entendait même pas le bruit de sa propre respiration.
Elle ne voyait rien, n'entendait rien, ne sentait rien. Elle n'avait aucun moyen de savoir où elle se trouvait. Elle essaya de baisser la tête pour s'assurer que son corps était toujours là, mais elle n'y parvint pas. Elle essaya de se rappeler les derniers évènements, de se rappeler comment elle était arrivée dans ce lieu étrange. Il y avait eu cet interminable cours de biologie, et... la dispute avec Johan. Oui, la dispute avec Johan, c'était ça ! Il l'avait poussée et sa tête avait heurté le chambranle de la porte.
___Elle était seulement tombée dans les pommes, à cause du choc. Si ses sens ne fonctionnaient plus, c'est parce qu'ils n'avaient plus rien à ressentir, puisque son cerveau n'était temporairement plus en état de marche. Quoi qu'il se passe autour d'elle, elle avait besoin de son cerveau pour le percevoir non ? Alors si son cerveau dormait, c'était normal qu'elle ne perçoive rien du tout.
Mais alors pourquoi est-ce qu'elle pouvait réfléchir ? On réfléchit pourtant bien avec son cerveau... A moins que ce soit son esprit qui parle et que son cerveau serve seulement percevoir toutes les choses matérielles qui l'entouraient, comme la pression exercée par la main de Johan contre son épaule, par exemple. Oula... ça devenait compliqué. Alors, récapitulons, si elle comprenait bien, son esprit était enfermé dans son cerveau qui ne marchait plus, c'était bien ça ?
Mais si son cerveau ne marchait plus, alors elle serait... morte ?
___ « MORTE ? » ___Morte à seulement dix-sept ans ? Avant d'avoir eu le temps de foutre le camp de New Cobham, avant d'être tombée amoureuse, avant d'avoir eu l'occasion de dire à Johan Panaker tout ce qu'elle pensait de lui. Si c'était son destin de mourir aujourd'hui,
ils auraient au moins pu la prévenir, qu'elle dise à ses parents qu'elle les aimait, et à Kay, et qu'elle règle son compte à Johan, maintenant qu'elle n'avait plus aucun avenir à protéger. Au moins, le bon côté des choses, c'est pour une fois Johan allait vraiment avoir des problèmes...
Mais si elle était vraiment morte, le paradis, c'était de quel côté ? Et comment elle faisait pour s'y rendre si elle ne trouvait plus ses jambes ?
___Bon, apparemment il n'y avait que son esprit qui était en état de marche. A tout hasard, elle essaya de se concentrer de toutes ses forces sur cette idée, le paradis. Elle voulut le visualiser, mais... ça ressemblait à quoi le paradis ? Bon, disons, un champs de blé, avec des coquelicots, et un grand soleil, et le chant des criquets, et pas de Johan... Elle fixa son esprit sur cette utopie pendant ce qui lui sembla une éternité, mais tout ce qu'elle réussi à obtenir fut le son de sanglots, loin, très loin...
Après tout, des sanglots, c'était mieux que rien. Qui a dit qu'elle devrait être seule dans son paradis ? Elle avait précisé qu'elle ne voulait pas de Johan, mais rien n'excluait d'autres êtres humains.
Elle décida de suivre les pleurs. Elle concentra son esprit sur eux et se sentit s'en rapprocher tout doucement, à mesure qu'ils s'amplifiaient dans son esprit. Celui là était vraiment malheureux ! Est-ce qu'on pouvait être aussi malheureux au paradis ? Puis, des voix se joignirent aux sanglots. Les voix étaient proches, mais à peine audible. Comme si elles craignaient d'être entendues.
- Tu as fait ce qu'il fallait... murmura un homme à l'accent canadien.
- Il a raison, approuva une fille dont la voix semblait aigue.___Lia supposa que ces deux là essayaient de consoler le troisième, celui qui pleurait.
- Elle me manque aussi, ajouta la fille. Elle nous manque à tous.
- On l'aimait tous, renchérit le garçon. Pas autant que toi, mais on l'aimait tous.
- Et ce que tu as fait pour elle, on l'aurait tous fait, si seulement on y avait pensé.
- Mais t'as toujours été le plus malin.
- JE L'AI TUEE ! s'écria une autre voix noyée par les larmes.
- Non, protesta la fille. Tu l'as sauvée. Si tu ne l'avais pas fait, Kay aurait tiré. Et là...
- Je sais, fit-il plus calmement. Je sais. Je voudrais seulement qu'il y ait eu une autre solution...___Cette voix... La voix de la troisième personne, de celui qui pleurait, c'était celle de... JOHAN ! Non, ça ne pouvait pas être le paradis. Elle avait pourtant bien précisé qu'elle ne voulait pas de lui dans son paradis. Non, il fallait qu'elle fasse demi-tour, il fallait qu'elle fasse demi tour.
Mais c'était trop tard, elle commençait déjà à recouvrer la vue...
___Au prix d'un immense effort, elle parvint à tourner la tête pour découvrir à qui appartenaient les mystérieuses voix. Sans surprise, elle reconnut Johan, prostré au dessus de son corps. Elle remarqua qu'il serrait sa main dans la sienne, bien qu'elle ne puisse pas encore le sentir. A quelques pas, se tenait la fille, les bras ballants et les yeux rouges. Lia se rappela l'avoir croisé au lycée, sans jamais lui avoir adressé la parole. Elle ne connaissait même pas son prénom. Tout ce qu'elle savait d'elle, c'est qu'elle était de la rive Est. En revanche, elle n'avait jamais vu le garçon qui la tenait par l'épaule. Ni au lycée, ni à New Cobham.
___Le dernier sens à revenir fut le toucher. Elle commença par sentir la dureté du sol sous son dos, puis le vague contact de quelque chose contre la paume de sa main, celle de Johan. Brusquement, elle retira sa main, se leva d'un bond, et recula jusqu'à être bloquée par un mur.
- Ne me touche pas !___Tous les regards étaient braqués sur elle à présent. Celui de Johan était inquiet alors que les deux autres étaient seulement médusés. Le canadien s'approcha tout doucement de Lia et pausa une main sur son bras.
- N'ai pas peur Lia. Nous sommes toujours tes amis.___Il n'obtint pour toute réponse qu'un regard effaré de Lia. Qui était cette homme qui prétendait être son ami ? Où était-elle ? Que faisait-elle là ? Pourquoi avait-elle atterri dans cette impasse sombre ? Quelle était cette dimension bizarre où Johan la tuait et prétendait l'aimer ?
- Laisse tomber Nils, commanda Johan qui s'était relevé. Elle ne sait même pas qui tu es.
- Mais...
- Dans son monde, coupa-t-il. Tu n'es pas encore arrivé à New Cobham.
- Ce n'est pas Lia ? questionna la fille, inquiète.
- Si Mara. C'est une Lia, mais pas la notre.___Dans son monde ? New Cobham ? Une autre Lia ?
Prise d'un élan de panique, Lia s'élança hors de l'impasse et se mit à courir à perte d'halène. Elle courut n'importe où, sans s'arrêter. Elle ne reconnaissait pas se quartier de la ville, si sale et si délabré, elle n'avait aucune idée d'où elle allait, mais elle ne ralentissait pas pour autant. Elle tourna dans une petite ruelle et...oh non... encore une impasse. Elle s'arrêta quelques secondes pour reprendre son souffle et, lorsqu'elle se retourna, ce trouva nez à nez avec un homme. Elle aurait juré reconnaître Dirk, un type de la rive Ouest qui avait l'habitude de forcer un peu trop sur l'alcool, s'il n'avait pas eu l'air si misérable, avec ses fringues trouées et l'odeur de poubelle qui lui collait à la peau. Elle grimaça.
- Lia ? Lia Ries ? Tu... tu... tu n'es pas morte ?___Visiblement pas !
Elle allait répondre lorsque Johan déboula derrière le présumé Dirk et lui enfonça un pouce dans la gorge, à la manière des indiens dans les films. Le type s'écroula au sol en une seconde.
- Est-ce que tu es folle ? Tu essayes de te faire tuer ou quoi ?
- Je veux seulement rentrer chez moi ! répondit Lia, les yeux fixés sur le corps étendu par terre.
- C'est aussi ce que je veux, mais si tu le veux bien, on va aller y réfléchir à l'abri ! S'ils apprennent que tu es en vie, ils te chercheront pour te tuer, et pour de bon cette fois.
- Tu l'as tué ? demanda-t-elle, la gorge serrée.
- Non, il est seulement dans les vaps. Ce n'est qu'un junky, personne ne le croira.___Lia poussa un soupir de soulagement.
- Bon, tu viens ? s'impatienta Johan. On n'a pas toute la journée.___Elle hocha la tête et le suivit. Après tout, quel autre choix avait elle ? Et il avait l'air d'en savoir long sur le pourquoi de sa présence là-bas. Il connaîtrait sûrement le moyen de la renvoyer chez elle... Sinon, il pourrait au moins lui expliquer où elle était, et pourquoi.
Vous venez de faire la connaissance du deuxième Johan, celui auquel je faisais allusion dans l'article de présentation...
Il y aura de plus amples explications dans le prochain épisode.
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